mercredi 5 octobre 2011

Rendez-vous en 1534

Le schisme d'Henri VIII
 
 
   L'accession des Tudors au trône d'Angleterre à la fin du XVe siècle signifie l'avènement d'une époque nouvelle pour l'histoire du royaume : fin du Moyen-Age et du féodalisme et début d'un pouvoir royal fort avec le soutient d'un Parlement puissant. Une époque aussi de renouveau des idées, avec d'une part, le développement de l'humanisme et la redécouverte de l'Antiquité classique, et d'autre part, la propagation des doctrines protestantes venues du Continent. Or, le règne du deuxième roi Tudor, Henri VIII, est incontestablement marqué par la fin de la suprématie de l'Église catholique romaine en Angleterre et l'affirmation d'une indépendance religieuse nationale, l'anglicanisme. Excellentes au début des années 1520, les relations entre le roi et la papauté se dégradent à la fin de la décennie. Peu après la publication des thèses de Luther, des tensions s'installent à cause de la demande d'annulation de mariage que seul le Pape peut satisfaire. Mais le contexte politique joue également un rôle non négligeable. La prééminence de Charles Quint en Italie, les hésitations de Rome et l'intransigeance d'Henri VIII font d'abord échouer Wolsey puis, après quelques années d'un bras de fer diplomatique, précipitent l'Angleterre dans un régime incompatible avec la primauté pontificale.
     Troisième enfant d'Henri VII et d'Elisabeth d'York, Henri VIII né le 28 juin 1491 à Greenwich. C'est un jeune homme de dix-huit ans qui monte sur le trône en 1509 après la mort de son père qui l'a longtemps tenu à l'écart du gouvernement. Il hérite d'un royaume en paix, aux caisses pleines, et jusqu'en 1512, les orientations politiques restent sensiblement les mêmes que sous Henri VII. Les vingts premières années sont ainsi dominées par la politique étrangère et la toute puissance de Thomas Wolsey qui devient en 1515 Lord Chancelier. Conformément aux vœux de son père, il épouse Catherine d'Aragon qui n'était autre que la femme de son frère décédé en 1502. Un mariage dont il se lasse vite mais qui dure près de vingt-quatre ans ne lui donnant qu'une seule fille en 1516, Marie. L'impossibilité d'avoir un héritier mâle, les considérations politiques internationales et les attraits d'Anne Boleyn incitent Henri à entamer des procédures de divorces au printemps 1527. La rupture avec Rome pour des raisons politiques et la chute de son principal ministre annoncent de profonds bouleversements politiques et religieux qui dépassent très largement le cadre de son règne. Nous verrons donc dans ce rendez-vous trois éléments : la « Grande Affaire du roi » et la rupture avec Rome, les aspects de la suprématie religieuse du roi, et enfin les réactions de la population et les conséquences du schisme.
 

 


(Henri VIII)
 
     Au début du XVIe siècle, de nombreux penseurs en Angleterre, comme dans le reste du monde occidental, appellent à une réforme de l'Église. Un désir qui prend des formes variables : certains voulent fonder de nouveaux ordres religieux, d'autres de petits groupes de prière ou d'étude. En Angleterre, il fallut un concours de circonstances précis pour qu'un certain nombre de réformes souhaitées puissent avoir lieu. Pourtant, il convient de ne pas exagérer l'impact du mouvement humaniste et de la Renaissance intellectuelle que connaît l'Angleterre du XVIe siècle, ni l'aversion qu'éprouve toute une partie de la population anglaise vis à vis de l'Église de Rome et de son clergé, ni la montée des idées protestantes à cette même période. Sans les sous-estimer, il faut bien savoir que sans les éléments déclencheurs que furent, d'une part, le désir d'avoir un héritier mâle du roi et par conséquent le divorce, et d'autre part, la situation économique et financière qui assure la pérennité de la Réforme, l'Angleterre ne serait sans doute pas devenue protestante. On distinguera ainsi des causes profondes et lointaines, et des causes immédiates.
     Parmi les causes profondes, il y a nous l'avons dit, le ressentiment envers l'Église romaine et le clergé catholique. Il est en effet possible d'affirmer qu'au début du XVIe siècle, une grande partie de la population anglaise est mécontente. Les uns jalousent la puissance de l'Église, les autres la redoutent. Les uns lui envient ses richesses, les autres sont choqués du luxe ostentatoire des prélats. Tous enfin sont choqués de l'incompétence de nombreux membres du clergé. Les exactions financières de l'Église et ses abus juridictionnels provoquent des réactions hostiles et la dîme est depuis longtemps une source de ressentiments. Les mœurs du clergé font aussi l'objet de critiques et d'attaques et lors des révoltes frumentaires, ce sont eux qui en sont les premières victimes car on les accusent de ne pas s'acquitter de leurs obligations charitables. De plus, l'Angleterre connaît depuis l'avènement des Tudors un renforcement de l'autorité royale et un affaiblissement de la noblesse féodale. Ainsi, depuis le XVe siècle, les souverains contrôlent la nomination des évêques ce qui participe au déclin du pouvoir de la papauté et ce qui encourage les aspirations réformatrices qui se tournent vers les gouvernements pour mettre en œuvre la Réforme. Dans les années 1520, Henri VIII dispose donc du soutient quasi général de ses sujets, et les développements de l'humanisme de ce « beau XVIe siècle » fait murir la population et le pouvoir royal face aux arguments des réformateurs.
     À ces causes profondes s'ajoutent des causes immédiates, et tout d'abord le divorce d'avec Catherine de Médicis afin d'épouser Anne Boleyn. En 1527, le roi fait ainsi part de ses doutes sur la régularité de son mariage avec l'ancienne femme de son frère. Anne place au sein du Conseil ses partisans ce qui affaibli durablement Wolsey qui ne parvient pas à obtenir du pape le divorce. Il est ainsi démis de ses fonction en octobre 1529 et accusé de haute trahison. Dernière cause du schisme, c'est la situation désastreuse des finances d'Henri VIII dans les années 1520, un trésor dilapidé pour divers raisons et en premier lieu le grand train de vie du roi. Le schisme représente une occasion inespérée de renflouer les caisses, les biens de l'Église représentant une richesse particulièrement conséquente.
     Les années 1529-1532 sont des années de crises au sein du Conseil du roi notamment. La nomination de Thomas More au poste de Chancelier ne permet pas, contrairement aux vœux du roi, de redonner cohérence au Conseil. Henri VIII organise la cérémonie de mariage sans l'aval du pape et alors qu'Anne est enceinte, le 24 janvier 1533. Le Parlement adopte plusieurs Actes en 1533-1534 sous la conduite de Thomas Cromwell. Une réforme essentiellement imposée d'en haut, autant politique que religieuse. L'Act in Restraint of Appeals stipule que, le roi étant l'autorité suprême, les appels en matières religieuses ne doivent plus être adressés à Rome, mais à la Couronne, ce qui lui permet d'annuler son premier mariage. Retenons quelques lois : celle pour la soumission du clergé, celle sur les annates confirmant que le roi nomme les évêques et les abbés, et surtout l'Acte de Suprématie en 1534 qui fait du roi le chef suprême sur la terre de l'Église d'Angleterre. Enfin, la loi mettant fin à l'autorité de l'évêque de Rome est voté en 1536 et dénie au Pape toute autorité spirituelle en Angleterre. L'anglicanisme est né. 
(Thomas Cromwell)
 
 
    Une suprématie religieuse du roi d'Angleterre qui va devoir l'imposer au pays et l'inscrire dans les faits. La mise en place du nouveau système est entièrement dominée par le roi et par Cromwell, son délégué aux questions religieuses. La mise en forme de la réforme prend deux formes : une certaine pression exercée sur la population, et la suppression des institutions monastiques.
    Certains historiens ont parlé de « terreur » pour désigner les mesures à la fois dissuasives, incitatives et coercitives témoignant de l'activité et de l'ingéniosité de Cromwell pour éviter la mise en place d'une dissidence. La plus spectaculaire d'entre elles est l'imposition de serments à l'ensemble de la population. Un refus expose à des poursuites pour complicité de haute trahison, les plus connus des réfractaires étant sans nul doute Thomas More et John Fisher. Les évêques sont tenus de reconnaître Henri VIII chef suprême de l'Église et doivent aussi promettre de faire appliquer les lois hostiles à Rome. Les châtiments promis ont de quoi effrayer. En novembre 1534, le Parlement vote une loi entièrement consacrée à la trahison, et en 1535, ceux qui prononcent des paroles hostiles au roi, à la famille royale et à l'anglicanisme sont passible du châtiment suprême. Mais Cromwell cherche aussi parallèlement à la répression, à persuader par une propagande qui utilise l'imprimerie et le sermon.
     L'autre mise en forme de la réforme consiste en la dissolution des monastères entre 1536 et 1540. Le monde monastique fait l'objet de vives critiques, en particulier sur leur mode de vie, une suppression qui n'est autre qu'une manipulation politique et financière déguisée, au début, en réforme religieuse. Le roi a effectivement grandement besoin d'argent et Cromwell et le clan Boleyn méprisent les raisons théologiques qui ont mené à la création des monastères (ils sont hostiles à la notion de purgatoire). Ainsi, après l'évaluation de tous les biens de l'Église, une visite systématique des communautés débouche sur la rédaction de rapports qui déplorent l'indigence spirituelle et morale des moines. Cromwell tire parti de ces documents et pousse le Parlement en 1535 à voter la dissolution des plus petits monastères. En 1538, chaque communauté doit signer des formulaires reconnaissant ses insuffisances morales, le caractère papiste et idolâtre de la vie monacale et le fait « qu'il est très bien d'être gouverné et dirigé par notre chef suprême après Dieu, sa Très Noble Grâce le Roi ».


    De toute évidence, Henri VIII et ses conseillers craignent des réactions hostiles, peut-être des rébellions contre les mesures qui mettent un terme à plusieurs siècles d'attachement à l'Eglise catholique romaine. Or, la plupart des anglais acceptent les changements sans trop d'opposition. L'assimilation du refus du nouvel ordre à un crime de haute trahison passible de la peine capitale contribue sans aucun doute à faire taire les mécontents. L'adhésion spontané au mouvement, le rejet de Rome et l'aveuglement ont joué dans la soumission presque générale à l'Acte de Suprématie d'Henri VIII. Beaucoup n'ont en effet pas deviné les conséquences du serment qui apparaît comme un act anodin, purement constitutionnel. La tradition d'obéissance au pouvoir civil, si fortement enraciné dans le christianisme de l'époque, joue en faveur du chef suprême de l'Eglise anglicane, et la notion de « corps politique » et celle de « commonwealth » mettent en avant la coopération qui doit régner dans le pays.
     Pourtant, il y a aussi des résistances dont les formes et les justifications peuvent surprendre par leur diversité. Des refus émergent, les plus remarquables étant ceux de Fisher et de More, et les plus violentes réactions sont connues sous le nom de Pèlerinage de la Grâce en 1536-1537. De grands féodaux y participent, mais aussi des membres du clergé et de la gentry. Le facteur détonateur en est les dissolutions de monastères, et les insurgés (10 000 dans le Lincolnshire, 30 000 dans le Yorkshire) agissent en faveur des rites, de la liturgie traditionnelle et souhaitent le retour à l'autonomie du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir temporel. L'échec du mouvement est principalement du aux divergences entre insurgés et à l'impitoyable répression mené par le roi. Autre opposition, celle de Reginald Pole, descendant des Plantagenêts qui défend la primauté pontificale.
     Jusqu'en 1535, la rupture avec Rome concerne les domaines administratifs, juridiques et politiques. En dehors de la suprématie religieuse du roi, la hiérarchie ecclésiastique n'a pas été modifié. Cependant, les nouvelles prérogatives du roi et l'intervention possible du Parlement dans les affaires du clergé ne peuvent manquer d'avoir des répercussions. Le schisme ne peut se réduire à une simple rupture diplomatique car il dépasse les questions des dogmes religieux pour atteindre la société anglaise dans son ensemble et transformer la vie culturelle du pays. Que ce soit dans leurs rapports avec les autorités politiques et ecclésiastiques ou dans leur vie culturelle, les anglais se trouvent plongés dans un environnement inédit. Certes, beaucoup continus à vivre comme avant 1534, l'immense majorité conserve les mêmes croyances, mais le socle idéologique s'est mis à changer : l'esprit du Moyen-Age est définitivement mort, une nouvelle culture et une nouvelle éthique naissent.
 
     Le schisme anglais, imposé à la faveur des querelles privées du monarque avec la papauté, s'est au final avéré à la fois un échec et un succès. Il fut un échec car il ne satisfait personne parmi les individus réellement préoccupés par les questions religieuses (il horrifie les catholiques et déplait aux protestants qui veulent une réforme en profondeur sur le plan doctrinal et sur l'organisation de l'Eglise). En fait de réforme protestante, l'Angleterre a donc suivie une voie originale. Henri VIII s'est proclame chef de l'Eglise d'Angleterre, et après une période de pur calvinisme sous Édouard VI et une autre de retour au catholicisme sous Marie Tudor, Elisabeth Ière fonde véritablement l'anglicanisme. D'une part, le dogme est celui enseigné par Jean Calvin, d'autre part les structures de l'Eglise catholique et une partie de la liturgie sont conservées. Ce compromis de la « Reine vierge » se trouve rejeté par des calvinistes dissidents, les puritains. Le mouvement réformateur s'emplifie et, au XVIIe siècle, confronté à l'absolutisme et au conservatisme des Stuarts, il constitue un facteur décisif de la révolution anglaise. Mais tandis que le Parlement veille à empêcher tout rétablissement du catholicisme, les abus des puritains lors de la révolution anglaise et de la dictature d'Olivier Cromwell dans le Commonwealth provoquent le mécontentement de la population et du Parlement qui permet la Restauration. Les soubresauts de l'histoire une fois passés, la doctrine formulée par Élisabeth survie jusqu'à notre époque et sert de fondement à l'anglicanisme moderne.
 
Bibliographie :
 
Jean-Pierre MOREAU, L'Angleterre des Tudors (1485-1603),Ploton Éditeur, Paris, 2000, 207p.
Bernard COTTRET, Eveline CRUICKSHANKS, Charles GIRY-DELOISON, Histoire des Iles Britanniques du XVIe au XVIIIe siècle, Nathan Université, Paris, 1994, 272p.
Bernard COTTRET, Histoire d'Angleterre XVIe-XVIIIe siècle, PUF, Paris, 1996, 339p.
Danièle FRISON, Le schisme d'Henri VIII, Ellipses, Paris, 2004, 142p.
Jean-Pierre MOREAU, Le schisme d'Henri VIII, Armand Colin, Paris, 2004, 121p.

Rendez-vous en 1776

La révolution américaine
 
« Nous tenons ces vérités pour évidentes : tous les hommes naissent égaux, leur créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la quête du bonheur », Déclaration d'Indépendance américaine, 4 juillet 1776.
 
 
     Le 4 juillet 1776, les treize colonies britanniques d'Amérique proclament leur indépendance. Après sept années de combats aux côtés de la France, la jeune république parvient à imposer sa volonté à la puissante Grande-Bretagne.
     Ces Treize colonies se sont formées peu à peu à partir du XVIIe siècle le long de l'Atlantique nord :
 

Colonie Date de fondation
Virginie 1607
Massachusetts 1620
New Hampshire 1623
Maryland 1632
Connecticut 1635
Rhode Islande 1636
Delaware 1638
Caroline du nord 1653
Caroline du sud 1663
New Jersey 1664
New York 1664
Pennsylvanie (des Quakers) 1682
Géorgie                   1732
 
    Comptant en 1770 environ un million et demi d'habitants, elles ont bénéficié d'une croissance démographique importante liée à l'immigration, mais aussi à un taux de natalité très fort. La société coloniale d'Amérique est remarquable par sa diversité : à côté de la majorité britannique vivent des Allemands, des Suisses, des Hollandais, des Irlandais, des Écossais, des Scandinaves et des Français. Les pratiques religieuses varient tout autant : les élites sont de confessions protestantes mais de plusieurs courents, les juifs et les catholiques forment de puissantes minorités. Chaque colonie dispose d'un statut politique qui lui est propre avec trois cas de figure dominants : les colonies à chartes réglementées par des chartes octroyées par le souverain ;  les fondations de colonies de propriétaires reposent sur l'initiative du Lord Proprietor ; et enfin, les colonies royales bénéficient d'une constitution rédigée par le pouvoir royal.
     Résistance économique et politique, la révolution américaine se décline en trois phases entre 1763 et 1801. En effet, sans vouloir la faire commencer à proprement parler en 1763, il est indispensable, pour comprendre la révolution américaine de suivre, étape par étape, les conflits impériaux entre la métropole anglaise et ses colonies. Et ce depuis la Guerre de Sept Ans, première guerre coloniale contre la France qui bouleverse de 1756 à 1763 les données géographiques, politiques, économiques et humaines en Amérique du Nord. La première phase, le 1763 à 1774 est donc une révolte contre la politique de l'Empire par une série de conflits d'ordre économiques mais aussi théoriques avec la question fiscale, sujet de litige majeur entre une métropole ruinée par la Guerre de Sept Ans, et des colonies florissantes. Résistance plus que révolte, c'est dans la seconde étape de 1774 à 1787 que se décide le durcissement de l'affrontement : la guerre éclate en 1775, les colonies se déclarent indépendantes en 1776 et sont reconnues en 1783 à la suite de leurs succès militaires. L'adoption d'une constitution en 1787 marque le début de la troisième et dernière phase que certains ont appelée le « miracle de Philadelphie ». La période révolutionnaire se termine en 1801 lorsque Thomas Jefferson, troisième président des Etats-Unis déclare : « nous sommes tous fédéralistes, nous sommes tous républicains ». La révolution politique se termine ainsi par la mise en place d'un État-nation viable et fort, « empire de la liberté » promis à un avenir de grande puissance.
     Dans ce nouveau rendez-vous nous traiterons dans un premier temps des origines de la révolte. Ensuite viendront les caractères de la révolte, et enfin l'élaboration de la constitution de 1787 et donc la naissance des États-Unis.
 
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    Au cours du conflit impérial, les colons américains vont être gagnés par une sorte de révolution intime qui les amènent à rejeter leur patrie « naturelle » pour s'en inventer une nouvelle qui requière leur entière fidélité. Ces retournements affectifs suivent des réflexions théoriques chez les dirigeants des révoltes, « philosophes » de l'Amérique des Lumières. Trois concepts sont mis en questions dans ce moment pré-révolutionnaire : l'empire, la liberté et la nation. Les idées des tenants du parti tory (amis du roi, conservateurs, partisans d'un régime conservateur auxquels se rattacheront les colons « loyalistes ») s'opposent à celles des patriotes américains. C'est au nom de l'idéologie whig, qui soutient le principe de la liberté du commerce, que les dirigeants coloniaux vont s'opposer au retour des lois mercantilistes et à leur aggravation. L'affrontement prend la forme d'une incompatibilité entre deux conceptions de l'empire et la vision des colons pour une décentralisation et un relâchement du contrôle par la métropole. Une opposition donc entre un empire confédéral, une sorte de Commonwealth impérial d'un côté (littéralement « bien commun », traduction du latin res publica), et un empire centraliste de l'autre.
     Du côté royal, les lois votées entre 1763 et 1774 sont en partie motivées par le besoin de renflouer le Trésor, mais pas seulement. On assiste à un durcissement du mercantilisme déjà notable depuis le milieu du XVIIe siècle où les anglais votent des lois protégeant leurs intérêts marchands et économiques au détriment des colonies (notamment les Actes de Navigations). Mais à partir de 1763, le système se grippe autour de trois points : la question fiscale, la question constitutionnelle, et la question territoriale. La crise commence donc en Angleterre au lendemain de la Guerre de Sept Ans. La dette publique passe en effet de 77 millions de livres en 1755 à 122 millions en 1763. Les colons doivent alors contribuer au redressement du trésor royal. Tout en resserrant le contrôle de la navigation et du commerce colonial, Westminster adopte de nouvelles lois fiscales. En 1764, le Sugar Act instaure une taxe à l'importation du sucre et des mélasses depuis les Antilles. En 1765, ce sont les timbres dans le Stamp Act et en 1767 le thé. Les protestations sont vivent, les américains faisant remarquer qu'ils sont anglais et qu'ils doivent en conséquent avoir le bénéfice de la Glorieuse révolution de 1689 : pas de représentation parlementaire des colonies, donc pas d'impôts. Dans une Angleterre où l'on compte environ 250 000 électeurs, une des thèses qui fait de plus en plus débat est de savoir si ces députés anglais sont aptes à représenter l'ensemble du peuple anglais et donc aussi les colonies. Face à ces protestations, Londres accouche d'une position intenable : la plupart de ces Actes fiscaux sont abrogés en 1770 (excepté le thé), mais en même temps, le Parlement réaffirme qu'il peut toujours légiférer pour les colonies américaines.
     Le fossé s'élargit. Dès 1769, Londres se croit obligée d'envoyer des troupes de renforts en Amérique et en 1773, perdant toute prudence, le gouvernement britannique se lance dans une politique fiscale irraisonnée qui débouche sur la Boston Tea Party. Le thé devient très vite un sujet de discorde symbolique et c'est ainsi qu'est organisé un boycott du thé vendu par la Compagnie anglaise des Indes Orientales. Les dettes se cumulent et le gouvernement de Londres fait passer un nouveau Tea Act qui autorise la Compagnie à vendre son thé aux colonies sans payer de taxes ce qui contribue à la ruine de marchands indépendants. Le 16 décembre 1773 dans le port de Boston, des américains montent clandestinement sur des navires de la Compagnie et jettent par dessus bords les tonneaux de thé. La Boston Tea Party est l'un des évènements symboliques de la Révolution américaine annonçant la guerre d'indépendance.
 
 
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    John Adams, l'un des plus célèbre dirigeant de la révolution américaine écrit en 1776 : «nous sommes au beau milieu de la Révolution la plus complète, la plus inattendue, et la plus remarquable de toutes les Révolutions qui se sont produites dans l'Histoire des Nations». La crise ouverte depuis la fameuse Boston Tea Party de 1773 se concrétise dans le Congrès de Philadelphie l'année suivante, premier Congrès Continental, acte éminemment illégal du point de vue de la métropole. Il créé une assemblée politique indépendante, dont le but est de coordonner l’action des colonies contre la métropole, et dès le mois de septembre, les Américains utilisent le mot « états » pour désigner les treize colonies d'Amérique. Le Congrès continental exige également la reconnaissance des libertés américaines : il met en place une Association continentale chargée d'organiser les comités de surveillance ainsi que le boycott des produits britanniques jusqu'à l'abrogation des Intolerable Acts. Le second congrès de Philadelphie le 4 juillet 1776 déclare l'indépendance américaine.
     Acte de naissance des États-Unis, la Déclaration d'Indépendance est « présentée à la face du monde » le 4 juillet 1776. Le document est composé de trois parties qui suivent une logique précise : le préambule, la liste des nombreux griefs contre le roi, et la conclusion qui signe la naissance d'une nouvelle nation. Le préambule explique, en se fondant sur les droits naturels, les causes de la séparation nécessaire d'avec l'Angleterre et d'avec un gouvernement coupable d'avoir brisé le contrat social passé avec le peuple. En des termes volontairement universels, le texte explique que tout gouvernement a le devoir de protéger les droits fondamentaux dont l'homme bénéficie par nature. Par cette déclaration, les révolutionnaires américains se dotent d'une régime politique fondé sur le droit et le « consentement des gouvernés ». Tout en invitant à la fondation d'une république, qui serait l'opposé de l'arbitraire monarchique anglais, la Déclaration n'a pas de valeur juridique et ne se veut pas une constitution, élaborée quand à elle 1787. Elle ne fait qu'énoncer et démontrer des valeurs universelles et il s'agit de réaliser la forme républicaine de gouvernement la seule apte à préserver la liberté politique d'une dérive tyrannique de la monarchie. Avant de constituer une fédération, les États-Unis se composent de treize républiques distinctes, chacune dotée d'une constitution ayant pour seul ciment les articles de la Déclaration.
     La guerre entre les colons qui viennent de faire sécession et la métropole, ouverte en 1775, se poursuit bien au-delà de la Déclaration d'Indépendance. Les français prennent le parti des insurgés en 1778 et envoient des troupes en Amériques l'année uivante. Des opérations sont lancées sur le sol américains et dans les mers jusqu'à la bataille de Yorktown en 1881 qui marque la rédition anglaise. Le traité de Paris de 1783 consacre finalement la reconnaissance de l'indépendance américaine. Passons sur les tiroirs militaires de ce conflits, ce qui nous intéresse ici sont surtout les idéologies politiques qui naissent à ce moment là. Notons tout de même que la guerre a été pour l'Angleterre une des plus couteuses de son histoire, et où l'adversaire français, vingt ans après la Guerre de Sept ans, montre qu'il est encore un adversaire redoutable. L'épisode se clôt dans la douleur et Londres perd de précieuses possessions outre-mer qui la pousserons à s'aventurer vers de nouvelles régions du globe, notamment la Chine, à la recherche de nouveaux débouchés commerciaux.
 
 
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    En 1783, les États-Unis remportent une grande victoire : les grandes puissances reconnaissent l'indépendance de la République américaine. Une victoire difficilement acquise. La petite armée du général Washington a connu les pires difficultés : insuffisance des vivres, manque de vêtements, désertions, défaites. La France est venue à l'aide des colons car elle trouvait là l'occasion de prendre sa revanche sur la Grande-Bretagne et la victoire franco-américaine de Yorktown achève de convaincre les Anglais qu'il vaut mieux céder aux exigences de leurs anciennes colonies. La guerre a renforcé le sentiment national des américains et rapidement, des réformateurs vont proposer d'établir un gouvernement national, d'où leur nom de nationalistes ou fédéralistes. C'est ainsi que se tient de mai à septembre 1787 une convention à Philadelphie où les Pères fondateurs définissent leurs objectifs : « un gouvernement national doit être établi qui comprendra un législatif, un exécutif et un judiciaire suprême ». Les divergences sont importantes, et les séances parfois houleuses. Les modérés imposent leur point de vue : le gouvernement ne disposera pas de pouvoir illimités. Un système qui empêche les grands États de décider pour les plus petits, tout ce qui n'est pas précisément dévolu au gouvernement reste de la compétence des États. Dans chacun d'entre eux, la constitution est débattue et votée entre 1787 et 1789 où le premier président entre en fonction, Georges Washington en même temps que le premier Congrès fédéral. L'année suivante est votée une déclaration des droits qui satisfait tous ceux qui redoutent la tyrannie d'un gouvernement national.
 
(Organisation de l'État fédéral)
 
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    La constitution est ratifiée le 15 décembre 1791, mais les débats se poursuivent au sujet du rôle de l'État fédéral : les fédéralistes se regroupent autour d'Alexander Hamilton et réclament un État central fort ; les « anti-fédéralistes » ou « républicains » réunissent les partisans de la décentralisation autour de Thomas Jefferson. La Révolution française accentue les différences entre les deux « partis » : alors que les fédéralistes rejetent la tournure radicale que prennent les événements en 1793, les Républicains s'enthousiasment pour l’égalité et la démocratie française. George Washington préfère ainsi rester neutre vis à vis de la France et de son ennemie la Grande-Bretagne qui demeure malgré tout le principal partenaire commercial des États-Unis. La période voit aussi l'affermissement des institutions américaines : dans un contexte d'endettement après la guerre est créée une banque des États-Unis en 1791. Des taxes sont également instituées sur l’alcool pour augmenter les revenus de l'État fédéral. La rupture avec la Grande-Bretagne a engendré une perte de débouchés pour les exportations américaines. L'économie de la jeune nation souffre alors d'un important déficit commercial et la production chute.
     La Révolution et la guerre d'indépendance ont créé un nouvel État qui s'est doté d'institutions républicaines stables, fixées par la première constitution écrite de l'histoire. Elles ont posé les bases de la vie politique américaine avec la naissance du bipartisme, de la défense et de la vie économique. Plusieurs points ne sont malgré tout pas résolus à la fin du XVIIIe siècle : l'évolution des frontières, le sort des Amérindiens, la place de l'État fédéral, et le maintien de l'esclavage au sud vont peser sur le développement du pays au XIXe siècle. Du conflit contre la Grande-Bretagne est finalement née une nation unie par des idéaux communs (liberté, démocratie), une même langue, des symboles (bannière étoilée, devise) et des mythes (Pères fondateurs). Dans le domaine social enfin, la Révolution a permis de faire progresser les libertés individuelles (notamment religieuse) et l'égalité, même si celle-ci n'est pas achevée.
 

Rendez-vous en 1871

La commune de Paris
 
     Sous le Second Empire, la population et le visage même de Paris ont beaucoup changé avec une restructuration de la ville par Haussmann, une croissance démographique majeure (2 millions d'habitants en 1870), et une relégation des classes ouvrières aux marges de la villes. De plus, depuis les années 1860, les parisiens affichent ouvertement leurs sentiments républicains et sont fortement influencés par les doctrines socialistes et révolutionnaires qui commencent à émerger en Europe. Une suite d'événements en 1870 et 1871, « l'année terrible » comme l'appelle ses contemporains, va provoquer un soulèvement parisien contre la toute nouvelle République déclarée en septembre 1870. Fait non nouveau, Paris étant la fer de lance dans les révoltes en France (1789, 1830, 1848), la Commune est un rappel historique de 1792 où la municipalité avait pris ce titre, s'affranchissant ainsi du pouvoir légal et se dressant comme un pôle révolutionnaire. La Commune peut-être considérée comme la première grande lutte des classes sur fond de patriotisme et de sentiment national exacerbés.
 
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    La Commune naît donc d'une série d'événements dont les conséquences auront un impact considérable sur la Capitale française. Trois éléments déclencheurs peuvent être analysés.
     Il s'agit tout d'abord de la guerre contre l'Allemagne déclarée le 19 juillet 1870. Très vite, c'est l'impréparation française qui se dévoile que se soit d'un point de vue stratégique, numérique (250 000 soldats français contre 500 000 allemands), et matériel. Les défaites successives permettent aux allemands d'entrer en Alsace-Lorraine. Napoléon III prend lui-même la tête de ses troupes en direction de Metz, mais il est arrêté à Sedan et fait prisonnier le 2 septembre. A l'annonce de cette nouvelle, la déchéance du Second Empire est proclamée par les milieux politiques et la République est déclarée puis officialisée à Paris par Gambetta le 4 septembre. Un gouvernement provisoire est formé par des républicains modérés (qui ne soutiennent pas par exemple les mesures sociales réclamée par les républicains convaincus tels que les radicaux), le plus souvent députés de Paris puisqu'il est impossible de faire voter la France alors que la guerre continue.
     La seconde cause qui mène à la Commune est sans conteste le siège de Paris et ses conséquences. La situation militaire de la France s'aggrave rapidement avec entre autre le siège de Paris par les allemands le 19 septembre qui va durer près de quatre mois. Les tentatives pour desserrer l'étau sont des échecs tant à l'intérieur de la ville protégée par ses 35 kilomètres de murailles, que par l'armée française au dehors. Le gouvernement de la jeune République finit par quitter Paris et s'installe à Versailles, situation très mal vue des parisiens. La ville est bombardée, affamée, et on y réclame de nouvelles élections. La foule parisienne envahie les rues à l'annonce de la capitulation de Metz le 31 octobre. Le mythe de Paris invincible s'effondre. Le siège a comme conséquence direct une lourde rancœur contre les militaires de profession, et une hostilité face au pouvoir républicain qui n'a pas réussit à défendre sa capitale, qui fuit et qui capitule. Un gouvernement illégal se forme ainsi avec un Comité Central regroupant 20 arrondissements pour la formation d'une Commune sur le modèle de celle de 1792. Face aux défaites contre les allemands, les parisiens soutiennent de plus en plus cette idée de Commune révolutionnaire et souveraine dont l'établissement traduirait un transfert de l'autorité du haut vers le bas de la hiérarchie sociale. De plus, Paris ayant résisté aux allemands, la population attend en vain une certaine reconnaissance du pays. L'armistice est finalement signée le 28 janvier 1871 entre Bismark et Jules Favre, représentant du gouvernement et ministre des Affaires étrangères. La perte de territoires dans l'est, dont Strasbourg, réveil le sentiment patriotique de la France et de Paris, vecteur de la Commune.
 
 (Le siège de Paris - 1870)


      Les élections de la nouvelle assemblée sont déterminantes pour Paris et la Commune qui n'accepte pas les résultats. La capitulation est très mal vécue à Paris où durant les élections de l'Assemblée le 8 février, les comités électoraux se dressent contre les « capitulards ». Si les villes votent pour les républicains, les campagnes préfèrent les conservateurs, parmi lesquels les monarchistes et les bonapartistes, menant à une majorité de notables ruraux sans grande expérience politique et ce qui engendre la méfiance de la capitale. Les monarchistes sortent donc grands vainqueurs des élections avec 400 sièges sur 675, remettant ainsi en cause la « révolution » du 4 septembre 1870. Les républicains sont divisés entre les modérés et leurs 112 sièges, et les radicaux qui en obtiennent seulement 40. Les maladresses de l'Assemblée sont à noter comme le suppression de la solde de la Garde nationale ou l'installation définitive du gouvernement à Versailles. Thiers, l'ancien ministre de Louis-Philippe et inspirateur de la loi restreignant le suffrage universelle de 1850 devient président. Deux jours avant que l'Assemblée ne se réunissent « éclate » la Commune, Paris prenant les arme alors que le traité de paix avec l'Allemagne stipule l'occupation de l'ouest de la capitale. On parle alors de trahison.




     Des mouvements d'oppositions naissent contre le Second Empire et ce malgré une certaine libéralisation du régime à partir de 1860. Ils sont eux aussi à l'origine de la Commune, et si l'Empire demeure un régime autoritaire, il se développe une opposition plus radicale, d'abord républicaine et ensuite socialiste. A cela il faut ajouter au début de la nouvelle République un sentiment national fort, patriotisme qui fait suite à la défaite contre l'Allemagne et à l'entrée des vainqueurs dans la capitale, tout cela accompagné de revendications sociales de taille. La tension est donc très forte dans la ville et l'insurrection se déclenche à propos des canons que les parisiens avaient mis hors de porté des allemands sur les buttes de Montmartre et de Belleville (227 pièces d'artillerie). Thiers souhaite les récupérer pour prévenir ce qu'il va malgré lui déclencher le 18 mars 1871. Les troupes venus pour les prendre les canons s'allient à la garde nationale et à la foule parisienne qui refuse le désarmement. Dans la nuit, seuls 70 canons sont repris dans une manœuvre très maladroite, et Lecomte, qui dirige l'opération, est fusillé au matin.
     Finalement, les causes de la Communes sont nombreuses, tant politiques, qu'économiques, sociales, culturelles ou circonstancielles. L'insurrection est déclenchée dans une situation extrêmement tendue suite à la volonté d'affaiblir la ville par Thiers.
 
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    Après les causes, nous allons maintenant voir plus précisément ce qu'à été la Commune, son organisation et sa politique.
     Après le 18 mars 1871, la ville est donc laissée aux mains des insurgés et au Comité central de la Grade nationale qui siège à l'hôtel de ville où flotte désormais le drapeau rouge, symbole de la République du peuple. Le Comité central qui fait office de gouvernement provisoire veut organiser des élections pour former une « Commune » dirigée par une sorte de conseil municipal, le Conseil Générale de la Commune de Paris. L'élection a lieue le 26 mars avec une assez faible participation compte tenue des circonstances (de nombreux parisiens ont quittés la ville en septembre 1870). 25 élus sur 90 sont des ouvriers parmi lesquels Varlin et Camélinat, 67 sont des révolutionnaires comme Ferry et Méline, et 23 sont des modérés qui démissionneront rapidement. La Commune s'installe définitivement le 28 mars.



     Le gouvernement opère ensuite par le biais de 10 commissions ou ministères : la commission exécutive, la commission militaire, la justice, la finance, la sûreté générale, les subsistances, le travail, les relations extérieures, les services publiques et l'enseignement. Le pouvoir révolutionnaire est ainsi divisé en deux avec le Comité central de la Garde nationale, et le Conseil général, faiblesse face à l'assemblée et au gouvernement de la République.
     L'action politique et sociale de la Commune est considérable, et fait d'elle la représentation d'une République démocratique et sociale. Ce que l'on appel la « Sociale » va ainsi décréter le 2 avril la séparation de l'Eglise et de l'Etat. On a dès lors un enseignement laïque, gratuit et obligatoire, avec un mouvement nettement anticlérical. Autre mesure, l'élection désormais de tous les agents employés par les administrations, l'enseignement ou la justice. Les lieux de culture comme les opéras ou les bibliothèques sont réorganisés et les armées permanentes supprimées. Mais la Commune a également un programme social pour améliorer les conditions des prolétaires : le travail de nuit dans les boulangeries est interdit, on lutte contre le travail clandestin, des coopératives ouvrières sont misent en place où les femmes jouent un rôle moteur tout comme dans les réunions publiques (Paule Minck), le secours aux blessés... On s'intéresse ainsi également au travail féminin et à l'enseignement des filles alors que les femmes participent activement aux barricades et seront, comme les hommes, jugées et exécutées. C'est donc dans une ambiance de grande activité politique, les opposants étant réduit au silence et la Commune devenant de plus en plus autoritaire, que se développe une poésie communarde avec Jean-Baptiste Clément, Rimbaud ou Verlaine, mais aussi des chansons populaires. La presse est riche, agitée, et soutient les mesures extrémistes et symboliques comme la démolition de la maison parisienne de Thiers ou de la colonne Vendôme le 16 mai, symbole du despotisme impérial.
 
 

Chant de guerre parisien

(Arthur Rimbaud, 15 mai 1871)

Le Printemps est évident, car
Du coeur des Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !

Ô Mai ! quels délirants culs-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Ecoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !

Ils ont shako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougies,
Et des yoles qui n'ont jam, jam...
Fendent le lac aux eaux rougies !

Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !

Thiers et Picard sont des Eros,
Des enleveurs d'héliotropes ;
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leurs tropes...

Ils sont familiers du Grand Truc !...
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait son cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !

La grand ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...

Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !
 
 
    Malgré cette politique sociale considérable, la Commune montre sa faiblesse par sa division politique. Il n'y a en effet aucune unité sur le plan idéologique avec divers tendances :
  • La tendance Jacobine, majoritaire dans le gouvernement et qui envisage une dictature révolutionnaire (Delescluze).
  • Les Blanquistes qui pensent que la révolution doit être le résultat d'une impulsion donnée par un petit groupe organisé de révolutionnaires qui donnerait le « coup de main » nécessaire à amener le peuple vers la révolte. Les révolutionnaires arrivant ainsi au pouvoir seraient en charge d'instaurer le nouveau régime socialiste. On y retrouve Ferré, Ranc ou Tridon, tendance très influente malgré le fait que le meneur Blanqui soit emprisonné depuis le 17 mars par ordre de Versailles.
  • Il y a aussi les membres de l'Internationale favorables à la décentralisation et à la politique sociale.
  • Les indépendants, plus ou moins anarchistes (Jules Vallès).
  • Ou encore les fédéralistes anarchisants, hostiles à la notion d'Etat et disciple de Proudhon.
     La revendication principale qui sort de cette alliance entre tendances variées n'est finalement pas sociale mais avant tout le fait que Paris se gouverne d'elle-même. Ils veulent substituer une République de notable à une République des peuples, récusent le système représentatif et veulent la démocratie directe.
 
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    L'opposition que la Commune a pu rencontrer, en particulier de la part du gouvernement de Versailles, mais aussi à l'intérieure même de la ville va faire l'objet de la troisième et dernière partie de ce rendez-vous, tout cela pour aboutir à la fameuse « semaine sanglante » qui met fin au mouvement insurrectionnel.
     La Commune se voit affronter une opposition interne à la ville. Ainsi, le 22 mars a lieue une manifestation hostile aux communards dans les rues de la capitale, celle des « Amis de l'ordre ». La Commune soulève en effet la haine des conservateurs de droite mais aussi du centre, et l'on voit apparaître une peur sociale relayée par des journaux tels que le Drapeau Tricolore ou la Nation souveraine.
      Chez les pro-communards, c'est le mythe d'une Commune prolétarienne qui se développe, tandis que chez les opposants, c'est une peur du « rouge » et de Paris, ville qui ne respecte pas les pauvres provinciaux (légende noire de Paris). Serman parle ainsi des opposants qui « assimilent la lutte des classes à un conflit racial, la révolte de mars à un nouvel assaut de la barbarie contre la civilisation, la révolte parisienne comme un débordement catastrophique des bas-fonds, le phénomène communaliste à une sorte de séisme social ». La province et des hommes comme Gambetta et Hugo demandent la négociation pour éviter le bain de sang.
     Les troupes de Thiers se renforcent après la guerre contre l'Allemagne pour arriver à environ 130 000 hommes au moment de la « semaine sanglante » dirigée par le général Vinoy puis par le maréchal Mac-Mahon. Ainsi se prépare le second siège de Paris face à 200 000 parisiens. Le 5 avril, la Commune décrète la mobilisation des jeunes de 17 à 19 ans et le service obligatoire des célibataires et hommes mariés de 19 à 40 ans. Ces hommes n'ont pratiquement par d'expériences militaire et s'ils sont animés d'une ardeur républicaine, ils sont assez réticents à la discipline et souffrent d'une insuffisance de commandement. Mais en réalité, seul 30 000 combattent, l'hémorragie pouvant s'expliquer par le fait que beaucoup d'inscrits ne le sont que pour percevoir la solde et restent spectateurs pendant les combats, sans compter ceux qui meurent dans les opérations militaires contre les versaillais. La ville est cernée par ces derniers accompagnés des allemands, et les combats débutent le 2 avril. On notera la contre offensive parisienne vers Versailles qui se solde par un échec à Chatillon. Le 5 avril, la Commune vote le décret des otages en réponses aux actes versaillais : exécutions d'un nombre d'otages triple que celui des communards fusillés.


     Les nombreuses batailles qui suivent permettent l'avancée des versaillais et aboutissent le 8 mai à la demande de capitulation de Thiers. Le 21 mai, Jules Ducatel permet aux versaillais d'entrer dans Paris par la porte de Saint-Cloud. La « semaine sanglante » débute et se poursuit jusqu'au 28 mai. Pour retarder les versaillais et par désespoir, les parisiens entament des destructions comme les Tuilleries, la Cour des Comptes, le Palais de justice ou encore la Préfecture de police. Le Louvre y échappe de peu. Le nombre de victime communards est considérable lors de cette expédition punitive où l'on note l'extrême violence des versaillais. Cette semaine s'achève dans le cimetière du Père Lachaise, au « mur des fédérés » dans des excusions sommaires. Le dimanche 28 mai, le drapeau tricolore flotte dans la capitale. C'est la fin de la Commune.
    Une represion qui fera au total 1 200 victimes du côté versaillais, mais 30 000 côté parisien dont 20 000 excusions. Il faut aussi noter que la plupart des communards arrêtés sont des ouvriers (bâtiment, métallurgie, journaliers) et des employés. Les prisonniers sont très nombreux et seront amnistiés en 1880. L'une des conséquence de cette répression sera l'arrêt des soulèvements parisiens. Il faut enfin savoir qu'il est apparut plus tard que les prolétaires venus à Paris chercher du travail ont plus résisté lors de la Commune que les parisiens de souche.
   
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     Les causes et les origines de la Commune sont nombreuses et les conséquences d'une suite d'événements vont s'accumuler pour exploser en mars 1871. C'est tout d'abord un fort patriotisme, mais aussi une méfiance vis-à-vis de la nouvelle Assemblée de notables ruraux à majorité monarchiste. Thiers lance alors une opération qui échoue et qui provoque l'insurrection et la proclamation d'une Commune avec son propre gouvernement et son propre fonctionnement. La répression sera, nous l'avons bien compris, terrible.
     La Commune est un phénomène qui va d'ailleurs s'étendre au reste du territoire français et n'est pas l'exclusivité de Paris. C'est tout d'abord à Lyon dès septembre 1870 et jusqu'en janvier 1871 avant une seconde tentative le 22 mars. Mais c'est aussi à Marseille le 1er novembre sous forme de commissions présidées par Adolphe Carcassonne puis par Gaston Crémieux du 23 mars au 4 avril. La Commune fait aussi une courte insurrection à St Étienne du 24 au 28 mars, à Narbonne du 24 au 31 mars, à Toulouse du 24 au 27 mars, et au Creusot le 26 mars. Enfin, la Commune d'Alger est plus un long mouvement d'agitation à la fois colonialiste et antimilitariste commencé à l'automne 1870. La Commune de Paris ne peut et ne veut néanmoins organiser le mouvement communaliste national.
     La répression continue pendant plusieurs années avec des arrestations et des déportations en Algérie ou en Nouvelle-Calédonie. On ne veut pas que cela se reproduise et on institue ainsi la « terreur tricolore ». L'état de siège est maintenu jusqu'en 1876 avec une surveillance policière de la population et de la presse. On interdit toute activité de l'Internationale en France, le mouvement ouvrier disparaît jusqu'à l'amnistie de 1880, et le régime républicain n'a pas su défendre l'ordre social, le séparant ainsi de la révolution alors que les deux notions - république et social - apparaissaient jusque là très liés.
     On trouve de nombreuses interprétations de la Commune, mais la plus remarquable est celle de Marx qui écrit dans La guerre civile en France : « sous les yeux de l'armée prussienne qui avait annexé à l'Allemagne deux provinces française, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier ». Pour lui, la Commune est une guerre des classes annonciatrices des révoltes du prolétariat au XXe siècle et qui devient un véritable mythe pour la gauche française. De nombreuses questions restent en suspend pour la IIIe République à la suite de cet événement : comment éviter le retour d'une telle insurrection ? Comment corriger les inégalités et les injustices de la société ? De la misère de l'humanité ?
 
 
Bibliographie :
 
CARON Jean-Claude, VERNUS Michel, L'Europe au XIXe siècle : des nations aux nationalismes 1815-1914, Paris, Armand Colin, 2007, 477p.
GRONDEUX Jérôme, La France en République 1870-1893, Paris, La librairie Générale Française, La France Contemporaine, 220p.
LEJEUNE Dominique, La France des débuts de la IIIe République, Paris, Armand Colin, 1994, 191p.
LISSAGARAY Prosper-Olivier,Histoire de la Commune de 1871, Paris, La Découverte, 1996, 528p.
DOMMANGUET Maurice, La Commune, Paris, La Taupe, 1971, 300p.

Rendez-vous en 568

Une faide royale

 
     En 566, Sigebert, roi d'Austrasie épouse Brunehaut, la plus jeune des filles du roi Wisigoth Athanagild.

(Mariage de Brunehaut et de Sigebert Ier)

 
L'année suivante, jaloux de l'alliance conclue par son frère, Chilpéric, roi de Neustrie, épouse en seconde noce la sœur aînée de Brunehaut, Galswinthe. Or au même moment, Frédégonde, une concubine de Chilpéric se résigne mal à l'arrivée de cette nouvelle reine alors qu'elle a réussi à faire répudier la première femme du roi, Audevère dont elle était la suivante : alors que Chilpéric part combattre son frère en Saxe, Frédégonde, espérant sans doute devenir reine à la place d'Andevère, abuse de la naïveté de celle-ci au moment du baptême de sa fille Hildeswinthe. Frédégonde conseille en effet à la reine de tenir elle-même la petite sur les fonts baptismaux. Or, suivant la loi de l'Église, être parrain ou marraine créé avec les parents de l'enfant des liens fraternels. Devenant marraine de sa propre fille, son mariage avec Chilpéric devient un inceste.
     Frédégonde, alors qu'Audevère prend le chemin d'un couvent du Mans avec sa fille, obtient du roi de Soissons une promesse de mariage finalement remise en cause par la rivalité et la jalousie perpétuelle entre les deux frères Sigebert et Chilpéric. La cupidité de ce dernier se réveille devant le mariage de son frère alors que lui-même s'apprête à épouser sa bonne. La dot fabuleuse de la princesse wisigothe le fait rêver au moins autant que son sang royal. Mais, à Tolède, les choses ne sont pas simples. La réputation du prétendant est si détestable que Galswinthe éclate en sanglots lorsqu'elle apprend sa demande. Athanagild n'est guère plus enthousiaste et les négociations traînent en longueur : Chilpéric jure finalement de se débarrasser de toutes ses femmes, et tout bascule à la mort du fils aîné de Clotaire Ier, Charibert, le roi d'Aquitaine et frère de Chilpéric, qui entraine le partage de ses domaines. Chilpéric hérite ainsi de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, du Limousin, du Quercy, de Bordeaux, de Toulouse, du Béarn, de la Bigorre et de Comminges. Autrement dit, il devient le voisin immédiat d'Athanagild qui, peu désireux de se créer des ennemis à ses frontières accepte enfin le mariage.
     Mais l'affaire n'est reste pas là. Très vite, la situation de Galswinthe devient intenable à la cour. Vite lassé de sa nouvelle épouse, Chilpéric retourne à ses beuveries et à ses nombreuses maîtresses. Frédégonde qui attend son heure, profite de cette situation d'humiliation permanente de la reine pour sortir de l'ombre et regagner son influence auprès du roi. Reléguée au second rang par l'insolente favorite, Galswinthe se voit dépouiller peu à peu de ses parures et de son rang. Ses plaintes ne sont pas entendues et, quand elle supplie son mari de la laisser retourner à Tolède, elle éveille sa méfiance (Chilpéric pratiquant trop la perfidie et la trahison pour croire à la loyauté de quiconque). Pour calmer les craintes de Galswinthe, Chilpéric joue un temps le repentir mais, une nuit de 568, la reine est assassinée dans son sommeil. La rumeur accuse Frédégonde, mais Grégoire de Tours ne pense pas que les rivalités sentimentales soient la cause de cet assassinat, purement politique et patrimonial, nous y reviendront. Un meurtre qui déclenche en tout cas une faide (vengeance privée) qui va déchirer le royaume pendant près de trente ans. La reine Brunehaut décide en effet de venger le meurtre de sa sœur et réussit à pousser son mari à la guerre contre son frère Chilpéric.
     Dans ce nouveau rendez-vous consacré aux guerres civiles de la fin du VIe siècle, nous reviendrons donc dans un premier temps sur les origines de la faide royale et le contexte du royaume Franc. Ensuite nous traiterons du conflit en lui-même que nous diviserons en deux temps : un premier de 575 à 592 et un second de 592 à 613.

 
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     Avant Clovis, les Francs ignorent ce qu'est un royaume territorial et ne connaissent que la royauté tribale. Avec la conquête, Clovis est reconnu comme le successeur de l'empereur romain en Gaule, chargé d'administrer un territoire.

(Royaume et conquêtes de Clovis de 481 à 511)

 
Or à sa mort, Clovis prévoit le partage de son royaume entre ses fils afin de respecter le principe du partage des héritages. On en revient donc en 511 à la segmentation puisque chacun de ses fils aura un regnum, c'est à dire des leudes, une part du trésor et des revenus royaux, donc des cités. La mort de Clodomir en 524, celle de Théodebald en 555, puis celle de Childebert Ier en 558 permettent à Clotaire Ier de réunifier le royaume de 558 à 561.

(Partage de 511)

 
    A la mort de Clotaire Ier, le royaume est de nouveau partagé entre ses quatre fils légitimes : Sigebert a le royaume de l'Est (Austrasie), Gontran la Burgondie, Charibert le royaume de Paris, et Chilpéric le royaume de Soissons. Les provinces germaniques restent dans le lot du royaume de l'Est avec l'Auvergne, et l'Aquitaine est partagée entre Gontran et Charibert. Progressivement, trois ensemble territoriaux commencent à se dessiner : un royaume de l'ouest (Neustrie), une Burgondie, et un royaume de l'Est (Austrasie). Mais ce sont les guerres civiles qui vont accélérer la formation des tria regna.

(Partage de 561)

 


 
    Le contexte politique et territorial dans lequel se déclenche la faide royale est donc bien particulier et il convient, avant d'aller plus loin, d'analyser plus en détail le déclenchement du conflit. Le point de départ est nous l'avons vu, l'assassinat de la sœur de Brunehaut, Galswinthe. Si Frédégonde fait une parfaite coupable, les aspects politiques du meurtre n'en sont pas moins visibles. La mort d'Athanagild en 568 scelle définitivement le destin de Galswinthe, le roi ne laissant aucun héritier mâle. Personne ne viendrait donc réclamer vengeance pour les avanies conjugales de sa fille et personne ne pouvait, a priori, hériter du royaume wisigothique. Galswinthe sans protecteur, Chipéric peut donc s'en débarrasser sans problème, ce qu'il fait une nuit de 568. La morale de l'époque mérovingienne étant assez souple en matière de violence, on fermait facilement les yeux. Mettre à mort une jeune épouse quelques mois seulement après les noces dépassait toutefois les limites du raisonnable. Pour désamorcer le caractère choquant de son crime, Chilpéric tente ainsi de sauver les apparences en cachant sa responsabilité. Toutefois, les manifestations publiques de deuil ne durent guère et après quelques jours de veuvage, le roi s'empresse de prendre Frédégonde comme épouse.

(Meurtre de la reine Galswinthe)

 
      C'est en ces termes que l'Italien Fortunat commente l'événement : « Tolède t'a envoyé deux tours, ô Gaule : si la première est debout, la seconde gît à terre, brisée. Elle se dressait sur les collines, splendide sur une belle cime, et des vents hostiles l'on mise à bas et détruite ». Le même Fortunat décrit ainsi la douleur de Brunehaut à l'annonce de la mort de sa sœur : « Partout où elle (Brunehaut) passe, elle frappe les astres de ses plaintes. Souvent, elle crie ton nom, Galswinthe, toi sa sœur. Tu te tais, Galswinthe ? Réponds à ta sœur comme lui répondent les objets muets : les pierres, les monts, les bois, les eaux, le ciel ! ». Et cette tristesse se transforme en détermination à venger son sang quand Brunehaut convainc son époux de se lancer dans une guerre contre son frère.
      La faide est le résultat de tensions internes à la famille mérovingienne, rivalités familiales transposées en termes politiques par la confusion du public et du privé. Une rivalité qui s'explique tout d'abord pas la polygamie des rois : Clotaire Ier a eu sept épouses. Sigebert et Gontran sont les fils d'Ingonde, Chilpéric le fils d'Arégonde. La rivalité entre les demi-frères ne fait que transposer celle des deux reines qui sont aussi sœurs. Elle s'exprime aussi nous l'avons vu lors du partage de 561 puisque Chilpéric n'a rien obtenue des régions méridionales du royaume. Elle se poursuit ensuite par mariage interposés : Grégoire de Tours explique ainsi que Chilpéric épouse Galswinthe pour ne pas être en reste vis à vis de son frère dont le prestige et la puissance ont été renforcés par son mariage avec la princesse wisigothique. À l'origine des troubles, il y a donc les mariages successifs des rois, la fragilité de la situation des épouses et la rivalité entre les fils des différents lits. Les conflits dégénèrent en une gigantesque faide car les rois, qui doivent normalement s'interposer et amener les parties au compromis, sont eux-même au cœur du drame.
     Gontran estimant que Chilpéric doit payer à Brunehaut le prix de la mort de sa sœur, cinq provinces lui sont offerte mais le roi n'attend qu'une chose, l'occasion de les reprendre. C'est ainsi qu'en 573, son fils Clovis prend Tours mais échoue devant Poitiers. Son frère Théodebert est tué en Charente dans l'offensive de Sigebert qui balaye tel un raz-de-marée la Neustrie. Les retournements de Gontran, sur lesquels nous reviendrons plus loin, qui voit d'un mauvais œil les succès militaires de Sigebert doivent aussi se comprendre à la lumière des attaques extérieurs dont il est victime, notamment de la part des Lombards. Et alors qu'un traité signé en 574 offre une porte de sortie au conflit, la guerre se poursuit par la conquête de Paris en 575 et le siège de Tournai où se trouve Chilpéric et Frédégonde. Anticipant sa victoire, Sigebert se fait proclamer comme « rois des Francs qui avaient autrefois dépendu de Childebert l'Ancien », c'est à dire de l'ancien royaume de Paris. Mais en pleine cérémonie, deux assassins se jettent sur Sigebert qui meurt, au somment de sa gloire. Là encore, la question se pose de savoir qui a commandité ce meurtre : Chilpéric ? Frédégonde ? En tout cas, à l'annonce de la mort de leur roi, les troupes se replient rapidement de Tournai, permettant au couple royal de sortir de la ville. Brunehaut, veuve, doit maintenant choisir : s'effacer ou conseiller son fils Childebert II.

 
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     Retenue captive à Paris, Brunehaut se fait dilapider de ses trésors par Chilpéric et envoyée à Rouen où l'évêque Prétextat doit veiller sur elle. Parallèlement et alors que la puissance d'un roi dépend de sa capacité à rassembler autour de lui les Grands de son royaume, Brunehaut éprouve, après la mort de son époux, les plus grandes difficultés à faire reconnaître son fils Childebert alors âgé de cinq ans. Elle demande donc l'aide de son beau-frère Gontran, roi de Burgondie, qui n'a plus de fils et qui accepte d'adopter son neveu Childebert en 577.

(Adoption de Childebert par Gontran)

 
     Au même moment, Chilpéric doit faire face à une révolte de son fils Mérovée. Frédégonde ne se contente pas de fomenter le meurtre de Galswinthe : les tensions avec les enfants de Chilpéric et d'Audevère s'ouvrent par la révolte de Mérovée contre son père en 576. Il épouse en effet sa propre tante, Brunehaut, qui voit en lui l'héritier de Neustrie. Elle accepte sans hésiter sa demande, étrange union de la tante et de son neveu bénit par l'évêque Prétextat. Le jeune couple doit néanmoins fuir alors que Frédégonde et Chilpéric approchent de Rouen, aidés en cela par le vieil évêque. Mais l'année suivant, Mérovée est assassiné, meurtre qui marque pour Frédégonde le début d'une longue série d'assassinats. En effet, la reine élimine un à un les membre de la première union de son mari : Audevère et son fils Clovis en 580, tandis que sa fille Basine est envoyée en couvent. Frédégonde, pour faire bonne mesure, fait également éliminer l'évêque Prétextat de Rouen et a désormais le champ libre quoique ses trois premiers fils soient morts. Seul le dernier, Clotaire, né l'année de la mort de son père en 584, survit et reprend la lutte contre Brunhaut.

(Frédégonde et Chilpéric)

 
     Depuis 575, Chilpéric a su conforter ses positions en Neustrie, mais il meurt en 584, empoisonné par un certain Landry, amant de Frédégonde. Ayant fait supprimer quasi tous les membres de la famille royale, Frédégonde, qui exerce dès lors la régence de son fils, est logiquement accusée du meurtre de son mari. Cette mort subite dresse les leudes contre Frédégonde qui doit se tourner vers le roi de Burgondie « pour le mettre en possession du royaume de son frère » et placer Clotaire sous la protection de son oncle. Gontran accepte de considérer son neveu comme un « fils adoptif », obligeant ainsi les grands de Neustrie à le reconnaître comme héritier légitime de Chilpéric. En adoptant ses neveux Clotaire et Childebert, Gontran cherche à stabiliser la situation en Austrasie et en Neustrie, tout en affirmant son hégémonie sur l'ensemble du royaume franc. Deux ans plus en tard, au traité d'Andelot, Gontran fait de Childebert II son unique héritier, et on règle en même temps tous les problèmes territoriaux restés en suspens depuis la mort de Sigebert. Le décès de Gontran en 592 lance une nouvelle période de luttes entre les deux reines.


(Gontran)
 
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     En 592, Gontran meurt et Childebert II recueille son héritage : il est désormais roi d'Austrasie et de Bourgogne. La mort de Gontran libère Frédégonde de toute tutelle et les hostilités ne tardent pas à reprendre, à l'initiative des Austrasiens. Cependant, Childebert meurt à son tour en 596 à la suite d'une campagne contre les Thuringiens et son héritage est partagé entre ses fils, Théodebert II et Thierri II, le premier recevant l'Austrasie, le second la Bourgogne. Une nouvelle période de régence commence alors pour Brunehaut puisque ses petits-fils sont âgés respectivement de neuf et huit ans. Brunehaut, chez qui s'est éveillé l'appétit du pouvoir, fait tout pour garder le trône, mais Théodebert fini par se révolter et chasse sa grand-mère qui se réfugie chez Thierri à Chalon-sur-Saône.

(Childebert II)
 

(Thierri II)
 
(Théodebert II)

 
     Pendant ce temps, Frédégonde profite des rivalités entre frères pour investir Paris qui avait retrouvé son statut d'autrefois : celle d'une ville neutre. Brunehaut et ses petits-fils venus à la rescousse de la ville perdent la bataille de Laffaux, mais Frédégonde ne peut profiter de sa victoire. Elle meurt peu de temps après, en 597. Son corps est porté à l'abbaye Saint-Vincent et sa mort bouleverse les équilibres. Clotaire II, du haut de ses treize ans, est bien faible face aux Austrasiens.

(Clotaire II)

 
Clotaire II subit en 600 une sévère défaite qui lui fait perdre la plus grande partie de son royaume, y compris Paris et Chartres qui vont à Thierri, Meaux et Soissons à Théodebert. Il ne lui reste plus que les trois cités de Rouen, Beauvais et Amiens. Cependant, les dissensions entre Thierri et Théodebert renforcent la puissance de l'aristocratie et permettent à Clotaire II, dès 603, de récupérer la région entre la Seine et la Loire. C'est ainsi que les deux frères en viennent au conflit armée en 604-605 et les hostilités se terminent par la mort des protagonistes en 612.
     La haine entre les deux reines Brunehaut et Frédégonde ne meurt pas avec cette dernière. Brunehaut sombre à son tour dans un bain de sang et c'est elle qui pousse ses petits-fils à se dresser l'un contre l'autre. Elle fait tuer elle-même Théodebert qui l'avait chassé, ainsi que ses enfants. C'est ensuite Saint Didier, évêque de Vienne qui tombe entre ses mains pour avoir aider Thierri à s'arracher des mains de sa maîtresse très proche de Brunehaut. Le roi de Bourgogne s'enfuit à Metz où il meurt. C'est dans la même ville que Brunehaut fait couronner le fils de Thierri, Sigebert II, mais les leudes de Bourgogne, loin de les protéger lorsque Clotaire marche contre eux, les abandonnent. Après la victoire d'Andernach en 613, et en signe de dérision, la vieille reine de soixante-dix ans est promenée sur un chameau avant d'être torturée durant trois jours. Le bras, la jambe et les cheveux attachés aux queues de chevaux non dressé finissent de la mettre en lambeaux. Ainsi se terminent plus de trente ans de luttes et de guerres civiles. Le royaume franc est à nouveau entre les mains d'un seul roi, mais les tria regna sortent consolidés de ces épreuves.

(Supplice de Brunehaut)
 
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     Les guerres civiles ont accéléré la territorialisation du pouvoir, l'enracinement local des aristocraties et le renforcement des identités régionales qui ont commencé à se définir dans la seconde moitié du VIe siècle. Sous Sigebert Ier, la capitale du royaume de l'Est, que l'on appelle désormais Austrasie, a été transférée de Reims à Metz. Le vocable Neustrie va bientôt désigner l'ouest du royaume franc, sa capitale étant définitivement installée à Paris. Enfin, la capitale du royaume de Bourgogne est transférée d'Orléans à Chalon-sur-Saône. Clotaire II a réunifié le royaume, avec l'aide et le soutient de l'aristocratie bourguignonne et austrasienne. Pour maintenir la paix et l'ordre troublés par les guerres civiles, il réunit à Paris une assemblée à laquelle participent les évêques, les comtes et les magnats des tria regna. C'est l'édit de 614, longtemps considéré comme le signe de la montée en puissance de l'aristocratie, parce que le roi y a reconnu les privilèges de chacun, des églises, des puissants. En fait, il s'agit d'un compromis puisque les grands reconnaissent également les prérogatives royales. L'essentiel de l'édit concerne l'Église et la justice. Le roi réaffirme l'autorité des évêques sur leur clergé et promet des élections épiscopales régulières. Les clercs seront dès lors jugés par un tribunal ecclésiastique. Les droits des hommes libres à se faire juger par le tribunal public sont réaffirmés. Clotaire II et son fils Dagobert vont à présent tenir fermement en main le royaume, tout en ménageant les autorités régionales.